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Histoire du Thé sous les T’ang : Lu Yu et l’Art du Thé

À l’aube du VIIe siècle, la culture du thé est déjà largement répandue à travers la Chine. Pourtant, c’est à cette époque que l’histoire du thé bascule. En effet, sous la dynastie des T’ang (618-907), la boisson cesse d’être une simple denrée pour devenir un marqueur de civilisation. Dès lors, déguster du thé s’apparente de plus en plus à un art. De plus, une vraie philosophie de vie s’attache à sa consommation, qui se teinte peu à peu de spiritualité. Dans ce deuxième épisode de notre série sur l’histoire du thé, vous découvrirez comment un poète, Lu Yu, a fixé les règles de cet art. Il l’a fait dans le tout premier traité consacré au thé. Vous verrez aussi comment la Cour impériale a fait du thé un tribut, une monnaie d’échange et un instrument politique. Au final, cette boisson devient une manne financière rivalisant avec le sel.

Sous les T’ang, le thé et les chevaux deviennent les deux monnaies d’échange majeures de l’Empire

L’apparition d’un art du thé sous la dynastie des T’ang (618-907)

Scène de cour sous les T’ang : le thé accompagne l’essor culturel de la dynastie

Sous la dynastie des T’ang, la façon de consommer le thé reflète un statut social. Ainsi, le peuple le boit généralement sous forme de feuilles, de poudre ou de gâteau compressé. C’est d’ailleurs sous cette dernière forme, encore usitée au Tibet, que le thé est alors le plus courant. D’abord, les pains de thé sont coupés en petits morceaux et pulvérisés. Ensuite, la poudre est mélangée à de l’eau chaude et à divers ingrédients : gingembre, oignons, zestes d’orange, aromates, menthe. Ainsi, on obtient un breuvage épais, servi dans des bols en bois. Autrement dit, boire du thé s’apparente pour le peuple à partager une sorte de soupe réconfortante, très éloignée de nos infusions actuelles.

Les élites, quant à elles, le dégustent infusé et choisissent avec attention les feuilles les plus fines. De fait, dès le VIIe siècle, il est aisé de reconnaître le rang d’une personne en observant simplement sa façon de préparer son thé. Parallèlement, un art du service et de la porcelaine voit le jour afin de préparer et de déguster le thé dans les meilleures conditions. Par ailleurs, cette distinction entre les modes de dégustation prend une dimension politique. En outre, elle ne cessera de s’affirmer sous les dynasties suivantes, comme nous le verrons dans l’épisode consacré aux Song.

Lu Yu, le poète du thé

Portrait de Lu Yu, le « Premier Grand Maître du Thé » et auteur du Ch’a Ching

Écrit sous les T’ang, le Ch’a Ching ou Classique du thé est la première étude d’envergure jamais consacrée au thé. En effet, son auteur, le poète Lu Yu, l’érige en un art suprême. De plus, lui-même a vécu une vie singulière et aventureuse, ce qui lui vaut une aura sans précédent. À ce titre, il est souvent perçu comme un « bienfaiteur de l’Humanité ». De nombreuses légendes entourent d’ailleurs ce poète du thé. Par exemple, on raconte qu’il n’avait pas son pareil pour goûter une infusion et en apprécier toutes les subtilités.

Un récit en témoigne. Un jour, un fonctionnaire impérial lui fit goûter un thé de grande qualité, et le poète grimaça. Selon lui, le thé était certes délicieux, mais l’eau employée n’était pas pure. Le fonctionnaire se récria : il avait recueilli cette eau au centre d’une rivière réputée pour sa pureté. Lu Yu en reprit une gorgée et grimaça à nouveau. Certes, le thé était excellent et l’eau relativement pure, mais il y percevait une souillure.

Confus, le fonctionnaire avoua alors la vérité. L’eau avait bien été puisée au centre de la rivière, mais son embarcation, amarrée au port, avait subi une embardée. De l’eau avait été renversée par mégarde. Aussi, pour cacher l’incident, il avait complété la jarre avec de l’eau des berges, moins pure. Enfin, il s’agenouilla et déclara Lu Yu Immortel. Cette anecdote dit tout du rôle de l’eau dans l’histoire du thé. Sans une eau digne de ce nom, même la meilleure feuille ne vaut rien.

La genèse du Classique du thé, le Ch’a Ching

Si la vie de Lu Yu est passionnante à bien des égards, elle reste dominée par l’écriture de son œuvre majeure, le Ch’a Ching. En effet, ce monument littéraire, tout à la gloire du thé, vient couronner une existence dédiée à la boisson qu’il aimait tant. Toutefois, pour en saisir l’importance, il convient de revenir un instant sur les traits saillants de la vie du poète.

Selon la légende, il serait né à Jingling, dans la région du Hou-Pei, en Chine centrale. Un maître Ch’an, officiant au monastère du Nuage du Dragon, l’aurait trouvé et adopté alors qu’il n’était qu’un enfant. Or, contrairement à son maître qui prêchait la voie du Zen, le jeune garçon montra très vite une nette préférence pour les enseignements de Confucius. Ainsi, il se détourna des doctrines mystiques de son bienfaiteur, et de nombre de sages de son époque.

Parti très jeune sur les routes, il goûta à la musique et au théâtre avant de parcourir de nombreuses régions chinoises. Par la suite, il s’établit au Tche Kiang, une riche province où les savants vivaient en nombre et où le commerce du thé faisait florès. Ensuite, c’est là, entouré de lettrés et de moines, qu’il composa le Ch’a Ching. Ce traité, achevé vers 780, l’érigea au rang de « Premier Grand Maître du Thé ». En outre, il fixa pour des siècles le vocabulaire et les gestes de l’histoire du thé en Chine.

Le thé devient une philosophie sous les T’ang

Au-delà de l’aspect poétique et gustatif, le Grand Maître était avant tout en quête de spiritualité. Or, à son époque, bouddhisme, taoïsme et confucianisme cherchaient une synthèse commune. Grâce à ses yeux de poète, Lu Yu découvrit dans le service du thé un ordre et une harmonie. C’est-à-dire ceux-là mêmes qu’il trouvait en chaque chose.

Le Ch’a Ching, premier traité consacré au thé dans l’histoire de l’humanité

Dans son Ch’a Ching, il traite du thé dans son ensemble, avec art et raffinement. D’abord, il y décrit les feuilles, délicates et parfumées, mais également les ustensiles nécessaires à la préparation du précieux breuvage. Ensuite, il n’oublie pas la cérémonie du thé, les plantations et les amateurs illustres de son temps. D’ailleurs, beaucoup de ces gestes survivent dans la cérémonie du thé telle qu’on la pratique encore aujourd’hui.

Outre son érudition, le sage cherche aussi et surtout une philosophie du thé. Ainsi, il emprunte au taoïsme le symbolisme du sentier pour décrire les diverses feuilles. En effet, cette grande variété de formes et de couleurs lui rappelle les différents chemins menant à la connaissance. Au confucianisme, il emprunte la prééminence du rite, avec un parallèle éclairé entre la cérémonie du thé et le rituel. Également, il s’inspire de la modération propre à cette pensée. Par conséquent, il préconise de ne boire que trois tasses par jour pour en apprécier pleinement les arômes. Toutefois, si cette dose idéale ne suffit pas à étancher votre envie de thé, le Grand Maître concède jusqu’à cinq tasses quotidiennes.

Le thé, marqueur social et tribut impérial

L’empereur Ming Huang en voyage : le thé accompagne l’expansion politique des T’ang

Le thé s’érige donc peu à peu en art de vivre sous les T’ang. Certes, elle est savourée pour son goût et ses qualités aromatiques. Cependant, elle se pare aussi d’une teinte spirituelle, mais également politique. En effet, très tôt, sa consommation devient un marqueur social net, ainsi qu’un instrument économique majeur pour le pouvoir central.

Selon Lu Yu, la région de Yang Hsien produisait le meilleur thé de son temps. À la fin du VIIIe siècle, un émissaire impérial aurait été chargé d’étudier cette province et son thé si réputé. En chemin, il aurait croisé la route d’un moine qui lui fit goûter la boisson locale. Conquis, l’envoyé de l’Empereur en fit parvenir une trentaine de kilos à la Cour. Non moins conquise, celle-ci en exigea en retour une fourniture annuelle. Ainsi, le tribut impérial était né. Petit clin d’œil : cette région de Yang Hsien correspond à l’actuel Yixing, devenu célèbre bien plus tard pour ses théières en terre cuite.

Rapidement, des milliers de kilos durent être envoyés chaque année à la Cour. Le thé de meilleure qualité était d’abord réservé au Fils du Ciel, l’Empereur lui-même, puis aux dames du Palais et à la famille impériale. Ensuite, le reste allait aux fonctionnaires. Enfin, le peuple continuait de consommer un thé de moindre qualité sous diverses formes. À la fin du VIIIe siècle, selon les chroniques, quelque 30 000 personnes travaillaient pour le tribut. Elles étaient employées à la cueillette et au séchage du thé. Trente jours par an y étaient consacrés. Par conséquent, cet engouement contribua largement à l’expansion de la culture du thé sur tout le territoire chinois, puis sur le continent asiatique.

La cérémonie de cueillette du thé à la troisième lune

Brique de thé compressé : monnaie d’échange et tribut impérial pendant des siècles

Courant avril, les hauts fonctionnaires organisaient une cérémonie dans un temple de la montagne Ming Ling. En effet, son but était de livrer des offrandes aux divinités locales. Au petit jour, une myriade de cueilleuses, des jeunes filles réputées pour leur beauté, récoltaient le thé sur les flancs de la montagne. Puis, l’après-midi débutait le séchage des feuilles dans un four dédié. Ensuite, le thé était réduit en poudre puis compacté en pains directement envoyés à la Cour. Enfin, toutes ces opérations devaient s’achever avant le coucher du soleil.

Ces cueillettes donnaient lieu à une grande liesse et à des fêtes populaires. De plus, elles entraînaient un fort développement économique dans les villages alentour. D’ailleurs, cette forme compressée héritée des T’ang n’a jamais disparu. Aujourd’hui, on la retrouve dans les galettes et briques de Pu Erh, le thé fermenté de Chine.

Le thé et son irrésistible expansion au fil du temps

Culture et préparation du thé : les revenus du commerce du thé rivalisaient avec ceux du sel

Sous les T’ang, cette propagation de la culture du thé est majeure d’un point de vue culturel, mais aussi économique. Ainsi, à la fin de l’année 879, les revenus de Canton provenaient principalement des impôts sur le thé et sur le sel. En outre, l’État jouissait d’un monopole sur les exportations de thé, source de recettes considérables. La Mongolie et le Tibet étaient alors particulièrement demandeurs. En effet, les éleveurs nomades de chevaux étaient très friands des pains de thé produits en Chine, et l’Empire avait besoin de leurs montures.

Marqueur social, ressource spirituelle, manne financière et bientôt levier politique, le thé est donc incontournable dans la Chine impériale des T’ang. Pourtant, son ascension n’en est qu’à ses prémices. Par le jeu des tributs et du commerce, il jouera un rôle central dans la pacification de certaines provinces. En revanche, il attisera les tensions dans d’autres. Nous verrons dans le prochain épisode de l’histoire du thé comment sa culture poursuit son essor sous les Song. De même, nous verrons comment il contribue à la gloire puis au déclin de certains monarques.

Ce que les T’ang ont légué à votre tasse

Cette page de l’histoire du thé n’est pas qu’un récit lointain. En effet, plusieurs gestes hérités des T’ang survivent dans nos tasses. D’abord, l’exigence sur l’eau, chère à Lu Yu, reste la première règle de toute bonne infusion. Ensuite, le thé compressé, né pour le tribut et le commerce, se déguste encore sous forme de galettes de Pu Erh. Enfin, l’idée que le thé se sert avec des ustensiles dédiés a fait son chemin au fil des dynasties. Elle a donné naissance au gaiwan, à la théière de Yixing et au Gong Fu Cha.

Pour prolonger cette lecture dans la pratique, nos thés Oolong de Chine et de Taïwan se prêtent particulièrement bien à l’infusion à la chinoise. De même, notre guide pour choisir son thé vert de Chine vous aidera à retrouver les terroirs que les T’ang appréciaient déjà.

🍵 L’art du thé, de la dynastie T’ang à votre tasse

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Questions fréquentes sur l’histoire du thé sous les T’ang

❓ Qu’est-ce que le Ch’a Ching ?

Le Ch’a Ching (ou Classique du thé) est le premier traité consacré au thé dans l’histoire de l’humanité. Écrit par le poète Lu Yu sous la dynastie des T’ang, au VIIIe siècle, il aborde tous les aspects du sujet. Notamment les feuilles, les ustensiles, la préparation, les plantations et la philosophie du thé. Ainsi, ce texte fondateur a érigé le thé au rang d’art véritable.

❓ Qui était Lu Yu ?

Lu Yu est un poète et lettré chinois du VIIIe siècle, considéré comme le « Premier Grand Maître du Thé ». Enfant abandonné recueilli par un moine, il a parcouru la Chine avant de s’établir au Tche Kiang, où il a rédigé le Ch’a Ching. Par ailleurs, sa réputation de dégustateur infaillible, capable de juger la pureté d’une eau à la gorgée, a nourri de nombreuses légendes.

❓ Comment buvait-on le thé sous la dynastie des T’ang ?

Le peuple consommait le thé sous forme de pains compressés, coupés en morceaux puis pulvérisés. Ensuite, la poudre était mélangée à de l’eau chaude avec des aromates (gingembre, oignons, menthe). En revanche, les élites le dégustaient infusé à partir de feuilles choisies avec soin. La façon de préparer son thé reflétait directement son statut social.

❓ Qu’est-ce que le tribut impérial du thé ?

Le tribut impérial désigne la fourniture annuelle de thé de qualité exigée par la Cour des T’ang à partir de la fin du VIIIe siècle. Née dans la région de Yang Hsien, cette obligation mobilisait des dizaines de milliers de personnes lors d’une cueillette rituelle au printemps. Ensuite, le meilleur thé allait à l’Empereur, puis à sa famille et aux fonctionnaires.

❓ Pourquoi le thé était-il échangé contre des chevaux ?

Les peuples nomades (Mongols, Tibétains) possédaient des chevaux indispensables à l’armée chinoise, mais ne pouvaient pas cultiver de thé dans leurs steppes. La Chine, grande productrice de thé mais en demande de montures, a développé un échange de briques de thé contre des chevaux. Amorcé sous les T’ang, ce commerce a perduré jusqu’au XIXe siècle.

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